Parmi les remarquables richesses de la prestigieuse Morgan
Library de New York se trouve un Livre d'Heures breton (ms
M515) assez exceptionnel dans la mesure où ce manuscrit est daté et localisé
par un colophon explicite (f. 216):
Among the remarkable collections of the prestigious Morgan
Library in New York is a fairly exceptional Breton book of hours (ms
515). It is exceptional insofar as it has a colophon on f. 216 which locates it
in a specific time and place:
« Y. Lucas. L'an mil iiii et ii furent escriptes et enlumines cestes matines a
la ville de Nantes. Priez pour les trespasses que dieux les face merci. Amen ».
Le nom du commanditaire y est également inscrit au f. 94: « Ceste matines sont
a Guileume Mauleon »
Jean Kerhervé, à qui l'on doit d'importants travaux sur l'Etat
breton au Moyen Age, a donné une biographie très documentée sur Jean Mauléon,
trésorier de l'Epargne ( de1405? à 1444), personnage susceptible d'être le fils
de Guillaume.
Jean Kerhervé, who has made many important contributions to
the study of Brittany in the Middle Ages, has written a very detailed biography
of Jean Mauléon "trésorier de l'Epargne" (savings treasurer) (1405?-1444). Jean
is perhaps the son of Guillaume.

Cette famille de marchands qui apparait à Nantes dès 1348 doit-elle être
rattachée à l'illustre maison poitevine de ce nom? Cela n'a pas encore été
établi.
En 1404, le jour de saint Come et saint Damien (27 septembre),
mourait Guillaume Mauléon, citoyen, de Nantes, civis
Nannetensis, qui, par les mains de noble homme Guillaume Piédru, également
citoyen de Nantes, civis similiter Nannetensis, donnait à la
Collégiale Notre-Dame de Nantes soixante écus d'or à la
couronne, devant servir à l'achat de cinquante sous de rente, pour la fondation
de deux anniversaires. Ce Guillaume Piédru avait épousé Jeanne Mauléon, qui le
rendit père de: 1) de Pierre, successivement chanoine de N.-D. et évêque de
Tréguier, puis de Saint-Malo; 2) d'Agaisse (ou Agace, Agathe), qui, mariée à
Jehan Chauvin, devint mère du célèbre Guillaume Chauvain, chancelier de
Bretagne. (Sources: La Nicollière, Collégiale de Nantes, dans Bulletin de la
Société archéologique de Nantes, 2, 1862, p. 218.
Illustration: sceau de Jean Mauleon, publié par Dom Morice.
Potier de Courcy donne comme armes: "de gueules au lion d'argent")
Ainsi Guillaume Mauléon fit exécuter ce Livre d'heures à Nantes seulement deux
ans avant sa mort. Sur l'enluminure à Nantes on consultera bien évidemment
l'étude de Eberhard König, Un atelier d’enluminure à Nantes et l’art du temps
de Fouquet, dans Revue de l’art, 35, 1977, p. 64-75
Concernant le copiste, relevons qu'un Yves Lucas, peut-être de
la même famille, est attesté à Nantes. En 1365, le 31 janvier, il fonde à
l’aumonerie de Toussaints (d’où l’invocation des Trépassés dans le manuscrit?),
située sur les ponts, une chapellenie, et pour servir à l’entretien et à
l’existence du desservant, constitue un petit patrimoine en rentes foncières,
stipulant que ce temporel serait distinct de celui des pauvres. Voir Annales de
la Société académique de Nantes, 1873, p. 138; 1879, p. 431.
Is this merchant family, who first appear in Nantes in 1348, somehow related to
the illustrious Poitou house of the same name? This is not yet known. In
1404, on the feast of SS Come and Damien (27th September),
Guillaume Mauléon, died. He was a citizen of Nantes, civis
Nannetensis, who, through the nobleman Guillaume Piédru, also citizen of
Nantes, civis similiter Nannetensis, gave the Collégiale
Notre-Dame de Nantes sixty gold crown écus, to serve as the purchase
of 50 sous for the foundation of two anniversaries. Guillaume Piédru was the
husband of Jeanne Mauléon, and the father of: 1) Pierre, canon of Notre-Dame
and bishop of Tréguier, then of Saint-Malo; 2) Agaisse (Agace, Agathe), who,
married to Jehan Chauvin, would be the mother of the famous Guillaume Chauvain,
chancellor of Brittany. (Sources: La Nicollière, Collégiale de Nantes, in the
Bulletin de la Société archéologique de Nantes, 2, 1862, p. 218.
Illustration: Jean Mauleon's seal, published by Dom Morice.
Potier de Courcy's coat of arms: "de gueules au lion d'argent".
As for the copyist, a certain Yves Lucas, perhaps from the
same family, can be found in Nantes. In 1365, on the 31st January, he founded
in the "aumônerie de Toussaints" (All Saints) (perhaps the references
to the dead in the manuscript refers to this?), sited on the bridges, a
chaplaincy, and, in order to pay for the upkeep and existence of the incumbent,
a small capital of land rents, stipulating that this temporal be distinct from
that for the poor.
Description du manuscrit
Vélin. 216 f. 140 x 100 mm. 12
longues lignes. Textura. 11 miniatures à mi-page. Reliure française XVIe siècle
avec les instruments de la Passion et les initiales F.D.D.
f. 1-12v. Calendrier nantais: Felix (8 janvier, évêque de Nantes, en lettres
d'or), Guildas (31 janvier, saint Gildas), Guinolay (3 mars,
Guénolé, fondateur de l'abbaye de Landévennec), Quiriace (4 mai, saint
Quiriac, évêque de Nantes), Yves (19 mai), Donacien (24 mai),
Tugdal (7 juin, saint Tugdual), Sambin (17 juin, saint
Similien, évêque de Nantes), Herue (18 juin, saint
Hervé), Méen (21 juin), Gohard (25 juin); Cler
evesque (10 octobre, saint Clair, évêque de Nantes),
Chorentin (12 décembre, saint Corentin), etc.
La signature « Yvo Luce » au f.12v.
f. 13-19v. Séquences évangéliques.
f. 20-20v. Blanc. Ex libris de « Marianne Mazerie ».
f. 21-94. Heures de la Vierge à l’usage du diocèse de Nantes. Les incipit des
matines et des complies manquent, sans doute avec les miniatures
associées.
f. 94. Signature de « Lucas ». Inscription effacée : « Ceste matines sont a
Guileume Mauleon. »
f. 95. Psaumes pénitentiels.
f. 111. Litanies où prédominent les saints nantais: Parmi les martyrs,
sancte Goharde, saint Gohard, et ses compagnons, martyrisés par les
Normands dans la cathédrale de Nantes, pendant la messe, le 24 juin 843);
Calir, Felix, Rogatian (Rogatien & Donatien, les deux martyrs
nantais dont le culte s'est répendu dans toute la Gaule occidentale),
Similian (Similien, évêque de Nantes: " Apud urbem vero Namneticam duo
sunt martyres pro Christi nomine jugulati. Quorum unus Rogatianus, alter
Donatianus est vocitatus. Habetur ibi etiam et Similinus magnus confessor ".
Grégoire de Tours, Le livre des miracles, cap. LX), Paschaii
(Pasquier, évêque de Nantes au VIIe s., donné comme fondateur du
monastère d'Indre), Chorentine (saint Corentin, l'évêque de Quimper),
Brioc (Brieuc), Tudguale, Paburti (autre nom de saint
Tugdual?), Maclovi (saint Malo), Macute (autre nom de saint
malo), Vingolae (Guénolé), Gildasi, Sanson, Yves, ...
f. 125. Heures de la Croix
f. 130v. Heures du saint Esprit
f. 135. Heures de la Trinité
f. 140v-141. Lacune. (manque sans doute une miniature de la Vierge)
f. 141. Obsecro te (forme masculine)
f. 145. O intemerata (forme masculine)
f. 150v. Signature « Lucas »
f. 151-152v. Blanc
f. 153. Office des morts à l’usage de Nantes.
f. 216. Fin et colophon: "Y. Lucas. L'an mil iiii et ii furent escriptes et
enlumines cestes matines a la ville de Nantes. Priez pour les trespasses que
dieux les face merci. Amen."
Décoration
attribuée au "Maître du Couronnement de la Vierge" (vers1402-1404), enlumineur
français nommé ainsi d’après la miniature d’un manuscrit de la Légende
dorée (Paris BnF Fr. 242). Meiss a réuni un corpus des oeuvres de cet
artiste, parmi lesquelles le manuscrit d’Yves Lucas, quelques miniatures d’une
Bible historiale mentionée dans l’inventaire de Jean, duc de Berry, en
1402 (Paris BnF Fr. 159), un exemplaire de la "Fleur des histoires de la terre
d’Orient" d’Hayton de Courcy (Paris BnF Fr. 12201). Philippe De Winter rejette
cette désignation du "Maître du Couronnement de la Vierge" et préfère adopter
le nom de "Maître du Livre des femmes nobles et renommées". Selon Meiss, dans
le ms M515, les miniatures de la Crucifixion (f. 125) et celle du Dieu de pitié
(f. 130v) sont de la main même du maître. Ces enlumineurs sont donnés comme
issus d’un atelier parisien, peut-être donc des artistes itinérants.
(Illustration: (c) New York Pierpont Morgan Library. M515. f.
130v, détail.
The decoration is attributed to the "Master of the Coronation
of the Virgin" (c. 1402-1404), a French illuminator thus named after a
miniature in a manuscript of the Golden Legend (Paris BnF fr. 242). Meiss has
brought together a group of works by this artist, among which is the Yves Lucas
manuscript, some miniatures from a Bible historiale mentioned in an inventory
of Jean duke of Berry in 1402 (Paris, BnF fr. 159), an example of the "Flower
of histories of the Orient Lands" by Hayton de Courcy (Paris BnF fr. 12201).
Phillipe de Winter rejects the title of the "Master of the Coronation of the
Virgin" and prefers instead to use "Master of the Book of Noble and Renowned
Ladies". According to Meiss, in M515 the miniatures of the crucifixion (f. 125)
and that of the God of pity (f. 130v) display the hand of this artist, who
seems to have come from a Parisian workshop, perhaps of wandering artists.
(Illustration: (c) New York Pierpont Morgan Library. M515. f.
130v, detail).
Au sujet du nom de Mazerie (f. 20). Au XVIIIe s., la famille
Mazeri demeurait à Olivet, dans le Loiret. Esprit Mazeri,
était le fils de Pierre Mazeri (1710-1778), maitre chirurgien, et de
Marie-Anne Mounoury (1701-1762). Il décéda après 1756, et eut
un frère, nommé Pierre Mazeri (1733-1776). Son grand-père, Antoine Mazeyrie
(décédé avant 1734), marié à Antoinette Delpesche, était originaire de Vayrac,
en Quercy, ancien diocèse de Cahors. Le nom a évolué de "Mazyrie" à "Mazerie"
(ou Mazéri)
About the surname Mazerie (f. 20). In the 18th century, the
Mazeri family lived in Olivet, in the Loiret. Esprit Mazeri,
was the son of Pierre Mazeri (1710-1778), master surgeon, and of
Marie-Anne Mounoury (1701-1762). He died after 1756, and had a
brother, Pierre Mazeri (1733-1776). His grandfather, Antoine Mazeyrie (who died
before 1734), married Antoinette Delpesche, and was originally from Vayrac, in
Quercy, formerly the diocese of Cahors. The name changed from "Mazyrie" to
"Mazerie" (or Mazéri).
Biblio : Jean KERHERVE, Jean Mauléon, trésorier de l'épargne:
une carrière au service de l'Etat breton, dans "Actes du 107e congrès national
des sociétés savantes". Section de philologie et d'histoire jusqu'à 1610
(Brest, 1982), 2, 1984, p. 161-184.
Annexes: 1) transaction de septembre 1442 entre Jean Mauléon et le Duc de
Bretagne François Ier lors du procès de Mauléon (BM Nantes, ms. 1693); 2)
première des 5 réponses aux 5 appels interjetés par l'héritier du trésorier de
l'Epargne lors du procès de Mauléon et reproduites dans un cahier de v.1467
intitulé: « Ce sont les mémoires, reasons et avertissemens baillez des gens de
la Chambre pour la soustenue de leur sentences contre Mauléon » (AD
Loire-Atlantique, E 204/26).
B. MARTENS, Meister Francke, Hambourg, 1929, p. 192-193, n° 241.
Millard MEISS, French painting in the time of Jean De Berry: the Limbourgs and
their contemporarie, [London], Phaidon; New York, George Braziller for the
Pierpont Morgan Library, 1974, p. 104, 336, 383; figure 412.
C. STERLING, La peinture médiévale à Paris, I, Paris, 1987, p. 273-279.
H. COLENBRANDER, The Limbourg brothers, the miniaturists of the Tres Riches
Heures du Duc de Berry? dans Masters and miniatures. Congress on medieval
manuscript illumination in the northern Netherlands, edited by Koert VAN DER
HORST and J.-C. KLAMT. Doornspijk, Davaco, 1991, p. 114.
London, Sotheby’s, 29 novembre 1990, lot 134, p. 228 (manuscrit
mentionné)
Allen S. FARBER, Considering a Marginal Master: The Work of an Early Fifteenth
Century Parisian Manuscript Decorator, dans Gesta , 32, 1993, p.
21-39.
London, Sotheby’s, 22 juin 1993, lot 96, illus.
Maurits SMEYERS, Een Getijden- en Gebedenboek van Jacoba van Bieren?, dans
Miscellanea Martin Wittek: Album de codicologie et de paléographie offert à
Martin Wittek, Anny RAMAN & Eugène MANNING, ed., Louvain, 1993, 301 n.
20.
London, Sothbey’s, 21 juin 1994, lot 110 (M 515 mentionné).
Jane TURNER, The Dictionary of Art, 1996, p. 652.
London, Sotheby’s, 6 juillet 2000, lot 78.
Stephanie BUCK, An Approach to Looking at Eyckian Drawings, dans
Investigating Jan van Eyck, Susan FOISTER et al., ed., Turnhout, 2000,
p. 183-195 (190, fig. 8)
François BOESPFLUG, La Trinité dans l’art d’Occident (1400-1460): Sept
chefs-d’oeuvre de la peinture, Strasbourg, 2000, fig. 2.
Dijon, Musée des Beaux-Arts, & Cleveland, Museum of Art, Les Princes des
fleurs de lis: L’art à la cour de Bourgogne. Le mécénat de Philippe le Hardi et
de Jean sans Peur (1364-1419), Paris, 2004, 81, n° 24, illus.
Diane BOOTON, Notes on Manuscript Production and Valuation in Late-Medieval
Brittany, dans The Library, 7/2, 2006, p. 127-153 (p. 142, note 56, p.
148, note 74)
Description du manuscrit M 515 (avec bibliographie) sur le site
CORSAIR [Lien] de la Pierpont Morgan Library
[Lien].
Merci à Diane Booton pour son relevé du calendrier, à
Jean Kerhervé pour ses informations, à Nicholas A.
Herman (Curatorial Assistant Department of Medieval and Renaissance
Manuscripts, Morgan library) pour son aide.
Texte publié - avec quelques additions - dans :
Jean-Luc Deuffic, Notes de biblilogie. Livres d'heures et
manuscrits du Moyen Age identifiés, dans Pecia 7 [Lien].