Le manuscrit médiéval ~ The Medieval Manuscript

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Bibliologie bretonne

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jeudi 31 janvier 2013

Yvon Lomme, un libraire et copiste breton, « demourant a Paris » (ca 1400)


Dans la liste des copistes bretons dont nous avons fait dernièrement un premier état, figure Yvon Lomme un libraire / copiste, attesté à Paris dès 1392. C'est  cette année-là, le 19 octobre, qu'il acheva un bréviaire en deux volumes à l'usage de Saint-Victor de Paris (Paris, BnF, Lat. 14279) pour le président de la Chambre des comptes, Jean Pastourel, conseiller de Charles V :

Explicit istud breviarium ad usum ecclesie seu Ordinis s. Victoris prope Parisius positum in duobus volum. Et fuit scriptum per manum Yvonis Hominis ad mandatum et expensas revmi dni mei et M.M. Iohannis Pastorelli (1) dni nri regis Francie consiliarii et presidentis camera compotorum. Et fuit completum die sabbati 19 die m. oct. a. d. 1392. Et sciatis pro certo quod predictus Yvo fuit optime solutus de suo vino. Anima solventis requiescat cum illo qui sine fine vivit et regnat quod Deus concedat. Omnis homo Pater noster dicat. Amen. (f. 414)

V. Leroquais, Bréviaires, III, 255. Colophons, 12121.

(1) Jean Pastourel, seigneur de Groslay près Montmorency, conseiller du roi et président de la Chambre des comptes, anobli en 1354. Sa femme, Sédile de Sainte-Croix (+ 28 mars 1380) fut inhumée en la chapelle de la Sainte-Trinité de la basilique de Saint-Denis. Lui-même avait obtenu de Charles V le privilège d'y reposer, en considération de ses services. En définitive, il le fut à l'abbaye Saint-Victor de Paris où il finit ses jours en y prenant l'habit religieux (+ 18 novembre 1395).

Louis d'Orléans (1372–1407), second fils de Charles V, bibliophile reconnu, fit commande auprès d'Yvon Lomme de plusieurs ouvrages liturgiques pour ses chapelles des églises parisiennes de Saint-Pol et de Saint-Eustache, travaux documentés par ses livres de dépenses :

(20 avril 1399)
Autre despense pour l'estorement desdictes chapelles
A Yvon Lomme libraire demourant à Paris pour un messel à l'usage de Paris par lui fait et livré pour la chappelle que MdS le duc a de nouvel fait faire en l'église de Saint Pol à Paris xlv liv. t.
A lui pour un autre messel pour une chappelle que MdS a fait faire en l'église de Saint Eustace xl l. t

Paris, Archives nationales, K 265. Laborde, Ducs de Bourgogne, 3, 184, n° 5902 et 5903 - R. H. Rouse & M. A Rouse, Manuscripts and their makers, 2, p. 141. Celle de Saint-Eustache était en construction : il donne "deux mil frans d'or pour continuer en l'ouvrage de certaine chapelle qui a esté ordonnée estre faicte et fondée par mon seigneur pour le salut de son ame en l'église parochial de Sainct Eustace de Paris".


Eglise Saint-Pol [ source ]

En 1407, Yvon Lomme acheva un missel à l'usage de Saint-Maur-des-Fosssés (Paris, Bibliothèque Mazarine, ms 415) à la demande d'Hugues Moulin, procureur du couvent de saint-Eloi de Paris :

« Cy fine ce Messel, à l'usage de l'abbaye de Saint-Mor des Fossés, lequel messel fist faire et escrire très-honorable homme et discrète personne, messire Hugues Moulin, doyen de Saint-Merry de Linays et procureur du prieur et convent de l'église Saint-Eloy de Paris, lequel messel fust escript par la main de Yvon Lomme, Breton, à la requeste dudit messire Hugues, et fust parescript et complet le jeudi IIe jour de juing, l'an mil quatre cens et sept. Se il vous plaist, vous prieres pour les deux dessusdis, qu'en la fin leur doint Dieu paradis et aussi à tous leurs bons amis. Amen. »

Description sur CALAMES -


© Paris, Bibliothèque Mazarine - Images dans Liber Floridus

 
Yvon Lomme copia également un exemplaire (44 f. : 435 x 325 mm) du traité pseudo-aristotélicien "Le livre des moeurs du gouverment des seigneurs", appelé les Secrets des Secrets, De secretis secretorum sive De regimine principum vel regum vel dominorum, dans la traduction du clerc Philippe (de Tripoli ?). Il s'agit du manuscrit Paris, Ecole des Beaux arts, coll. Masson Inv. 75 : au f. 44 : Explicit ... Deo gratias. Yvon Lomme. Ce manuscrit ne comporte pour toute décoration qu'une seule miniature que F. Avril attribue à un artiste anonyme (dit Maître de la Mort par Michael Camille) "dont la carrière fertile débute à la fin du règne de Charles V". Voir sur ce dernier : Paris, 1400 : les arts sous Charles VI, 2004, p. 46, 55. (communication du 4-02-2013).
Voir description au catalogue de l'Ecole des Beaux-Arts de Paris [ en ligne ]
Biblio :
- Notice des dessins, enluminures, manuscrits d'art français du XIIe au XVIIIe siècle tirés de la donation Jean Masson. Paris, Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts, 1927, n°351 - L'Art graphique au Moyen-Age : exposition de dessins, manuscrits enluminés, gravures et incunables conservés dans les collections de l'Ecole et tirés en majeure partie de la donation Masson, Paris, Ecole des Beaux-Arts, 1953, n°17. Manuscrits datés, I, 211. F. Wurms, Studien zu den deutschen und lateinischen Prosafassungen des ps.-aristotelischen 'Secretum secretorum', Hamburg, 1970. Présentation de l'oeuvre sur wikipedia. Voir le Dictionnaire des philosophes médiévaux.

Cet exemplaire provient de la vente Gelis-Didot du 12 avril 1897, lot 9, organisée par la librairie Théophile Belin. 

Catalogue de manuscrits et miniatures du XIe au XVIIe siècle, ouvrages d'ornementations... estampes composant la collection de M. P. Gélis-Didot, 1897, p. 10.

François Avril, dans son étude sur "Le parcours exemplaire d'un enlumineur à la fin du XIVe s. : la carrière et l'oeuvre du Maître du Policratique de Charles V" (1) a relevé au chapitre des relations professionnelles de l'artiste, « ses liens avec les copistes des manuscrits qu'il fut amené à illustrer, liens qui, dans un cas au moins, semblent avoir débouché sur un véritable partenariat". Parmi ceux-ci figure Yvon Lomme. Et François Avril de s'interroger sur la possible "bretonnitude" du Maitre du Policratique : "Cette collaboration répétée avec des copistes d'origine bretonne tient-elle à une communauté d'origine ?"

(1) Dans Barbara Fleith & Franco Morenzoni, De la sainteté à l'hagiographie. Genèse et usage de la Légende dorée, Droz, 2001, p. 265-282.

Enfin pour clore cette notice je souhaite suggérer un petit rapprochement (qui n'est peut-être pas fondé) au sujet du patronyme même de notre scribe breton. En effet, Lomme est aussi le nom du sculpteur de Tournai (Jannin Lomme, + 1449) qui exécuta vers 1410/1420 le mausolée du roi Charles III et son épouse Éléonore de Trastámara à Pamplune. R. Couffon, spécialiste de la sculpture bretonne, avait remarqué une similitude avec le monument funéraire du connétable de Clisson et de sa femme à Josselin (Bulletin monumental, 125, 1967, p. 167-175), oeuvre qu'il attribuait également à un tombier tournaisien. C'est à Tournai que vécu initialement (au moins juqu'en 1446, comme "escripvans", et "maistre de le escripture") le prototypographe Johannes Brito (Jean Le Breton, originaire de Pipriac) dont les travaux sont bien connus. Peut-être le sculpteur était-il d'une famille bretonne Lomme installée à Tournai, à laquelle se rattache peut-être notre copiste?... Au reste ce ne serait pas le seul artisan breton ayant travaillé en Espagne. Jean Le Goas, natif de Saint-Pol de Léon (Finistère), exerça son talent à Tolède vers le milieu du XVe s. Le roi d'Espagne, Ferdinand II d'Aragon et son épouse, la reine Isabelle de Castille, lui commandèrent la construction du monastère de San Juan de los Reyes, destiné à être leur nécropole. Devenu riche bourgeois, il épouse Marina Alvarez, dont il a plusieurs enfants, et meurt à Tolède en 1496, enterré dans l'église de San Justo y Pastor.
Lorenzo Mercadante de Bretaña (+ 1480), également léonard, travailla entre1454 et 1467 à la cathédrale de Séville, où il exécuta entre autres le sépulcre du cardinal Juan de Cervantes (1453).
Sur le patronyme HOMME voir ici.


Un des "pleurants" de Pamplune (cliquer sur l'image pour agrandir)

Biblio :
Jean-Luc Deuffic, Copistes bretons du Moyen Âge (xiiie-xve siècles) : une première « handlist » …, dans Pecia, Volume 13 / 2010, p. 193, n° 184.

lundi 10 décembre 2012

Les Heures de Françoise de Foix (Rennes, Bibliothèque Métropole, ms. 2050) ---- Jean de Laval : un prince dans son "château brillant" ... ses manuscrits



"Madame de Chasteaubriant" : © Paris, BnF, RESERVE NA-21 (1)-FOL

Françoise de Foix, comtesse de Châteaubriant, née vers 1495, morte en 1537, fille de Jean de Foix et de Jeanne d'Aydie, sœur du vicomte de Lautrec et d'Odet de Foix, maréchal de Lautrec, fut mariée très jeune (1505) à Jean de Laval-Châteaubriant, seigneur de Châteaubriant. Elle devint fille d'honneur d'Anne de Bretagne en 1514, première dame d’honneur de la reine Claude de France (1515-1523), et surtout la favorite de François Ier de 1518 à 1528, "position" qui fit couler beaucoup d'encre dès l'époque du chroniqueur Brantôme ... 
Elle décède de façon tragique, le 16 octobre 1537. Son mari, qui fut soupçonné (faussement ?) d'avoir contribué à sa mort, lui fit élever un monument funéraire dans l'église des Mathurins de Châteaubriant.
Sa devise : « prou de moins, peu de telles, point de plus »


© RMN-Grand Palais (musée du Louvre)

LE LIVRE D'HEURE DE FRANÇOISE DE FOIX
Parmi la splendide collection de Livres d'heures de la Bibliothèque de Rennes Métropole nous avons retrouvé celui de Françoise de Foix, coté 2050, malheureusement mutilé de plusieurs de ses peintures, et assez détérioré.


© Bibliothèque Rennes Métropole - Ms 2050, f. 20v : saint Christophe

Une note ancienne (XVIIe s.?) placée au f. 4 et quelque peu effacée en indique la provenance, dont on peut admettre la véracité :

« Ces heures ont apartenus a Francoise de Foix espouse de Jean de Laval baron de Chateaubriand laquelle mourut [ 4 lignes grattées et barées ] 16e octobre 1537 »

Le manuscrit a par la suite été en possession de François Bourguillault, prêtre de Châteaubriant :

« Pour seruir a missire // Francoys Bourguillault // pbre de sainct Iehan // de Béré demeurant a // Chasteau Briant »

François Bourguillault fut recteur-doyen de l'église de Saint-Jean de Béré pendant près de 38 ans, de 1598 à 1635. L'homme devait être de caractère : une année, il s’avisa d’empiéter sur les prérogatives des religieux de Saint Sauveur (de Béré) qui, le jour de la Fête Dieu étaient en possession du droit porter le Saint Sacrement. Il le porta lui seul pendant toute la procession...


Saint-Jean de Béré à Châteaubriant

Au f. 2, sur une garde papier, une main de l'époque a copié un extrait des Lunettes des princes du poète breton Jean Meschinot (1420-1491) (1) :

A cent ans dicy je m'attens
Estre aussi riche que le roy :
J'attendré, ce n'est pas long temps ;
Lors seron de parail aroy. 
Si je seuffre quelque desaroy 
Entre deulx, il faut endurer :
Malheur ne peult tousjours durer


© Bibliothèque Rennes Métropole

Usage liturgique du Livre d'heures de Françoise de Foix :
Au calendrier et dans les litanies, on note une série de saints bretons assez caractéristique pointant vers le diocèse de Saint-Malo. La fête de saint "Cervan euesque" (Servan) au 13 mai est à ce point de vue assez exceptionnelle. Elle ne se rencontre que dans les ouvrages liturgiques malouins, au demeurant d'une extrême rareté (la plus ancienne mention se trouve dans les litanies dites de Reims (Xe s.) = SERUUANE - François Duine, dans son Inventaire (1922), ne cite que le seul missel manuscrit du XVe siècle de Saint-Malo de la Bibliothèque de Chartres, ms 536). Servan à généralement été remplacé par saint Servais dans plusieurs de nos paroisses bretonnes...
Les deux fêtes de saint Malo y sont présentes : celle de la Translation de ses reliques, au 11 juillet, et l'autre plus traditionnelle, du 15 novembre.
La fête de saint Gobrien, au 3 novembre reste conforme au calendrier du missel de Saint-Malo (Chartres 536).  
Un lieu particulier unit les noms des saints Servan et Gobrien : le petite bourgade de Saint-Servant-sur-Oust où s'élève la pittoresque chapelle Saint-Gobrien.
La présence de suffrage à saint Vincent Ferrier, mort à Vannes en 1419, absent du calendrier (au 5 avril) et des litanies laisse à penser que ce manuscrit est donc postérieur à sa canonisation de 1455.

Au f. 157. Miniature représentant saint Vincent Ferrier, canonisé en 1455 (ou le 5 juin 1456) par Calixte III.


© Bibliothèque Rennes Métropole

Remarque sur le Livre d'heures de Françoise de Foix :
Sur plusieurs des feuillets du manuscrit on a collé des morceaux de papier découpés d'un livre liturgique ancien (bréviaire : incunable ? XVIe s.?) ; parfois seule la marque subsiste. Ci-dessous, par exemple, au f. 65, le capitule de l'Avent à none pour l'office de la sainte Vierge :

In adventu. capitulum (Isaia 7) //
Ecce virgo concipiet, et pa=//riet filium : et vocabitur // nome(n) eius emmanuel : bury=//rum, et mel comedet ut sciat // [reprobare malum et eligere bonum].


© Bibliothèque Rennes Métropole

LA FIN D'UNE PRINCESSE
C’est dans la chapelle de la Trinité de l’église des Mathurins de Châteaubriant que Jean de Laval érigea un monument funéraire à la mémoire de sa femme, morte le 16 octobre 1537. L’église a été détruite à la Révolution, mais l’épitaphe (attribuée à Marot) a survécu :

« Dans l’enclos du balustre du maistre-autel sont deux monuments enfoncés dans le mur à la hauteur de quatre pieds et demy de terre […]. Dans le premier est la figure d’une femme au près de laquelle est une pierre verte qui porte inscription, épitaphe et lettre d’or et d’argent dont est pev de telles ; l’un des costés porte : prov de moins ; l’autre costé : point de plus ; et le corps dudit épitaphe refert en ces termes :
Sovbs ce tombeav gist Françoise de Foix
De qui tout bien tout checun souloit dire,
Et le disant oncq une seule voex
Ne savancza dy vouloir contredire.
De grant beaulté, de grace qui attire
De bon savoir, dintelligence prompte
De biens, dhoneurs et myeulx que ne racompte
Dieu eternel richement lestoffa.
O viateur, pour tabreger le compte
Cy gist ung rien là ou tout triompha
.”
Et au-dessous est escrit : decedee le 16 octobre 1537. » ( Procès-verbal des églises, sous la baronnie de Châteaubriant, dressé en 1663).


Pierre tombale de Françoise de Foix

Un autre poète, Nicolas Bourbon, précepteur du fils aîné de Lautrec, pupille de Jean de Laval, publia, en 1538, une épitaphe de Françoise de Foix, en vers latins, que nous a conservé Dreux du Radier, que l'on pourrait traduire :

« Passant, considère ce marbre et arrête un moment. Françoise de Foix gît ici : pendant qu'elle vécut, elle fut la femme la plus estimable, la plus belle et la plus religieuse que la France pût voir. Dieu et la nature, prodigues de leurs dons, la comblèrent de toutes les qualités de l'esprit et du corps, autant que princesse qui fut jamais. Son corps gît ici ; mais son âme bienheureuse, réunie à celles de ses aïeux et à celle du célèbre héros Lautrec son frère, jouit de la présence de Dieu et des plaisirs sans fin. Adieu, passant, tu dois beaucoup à tes yeux. » (Mémoires historiques et anecdotes des reines et régentes de France) [ source ]

Le poète normand François de Sagon célèbra également l'esprit de Françoise de Foix dans un recueil, ms Paris, BnF, Fr. 2373 [ numérisé sur Gallica ] : « Le Regret d'honneur foeminin et des troys graces sur le trespas de noble dame Françoyse de Foix, dame de Chasteaubriant et mirouer de noblesse foeminine, par FRANÇOYS DE SAGON, secretaire de l'abbé de Sainct Ebvroul ».
[ Voir édition imprimée par F. Bouquet sur Gallica ]
Le manuscrit de la British Library, Harley 5242, recueil de "chansons rustique" fut sans doute composé pour Françoise de Foix. Il est orné des "FF" et dans certaines pièces le nom de Françoise a été substitué à celui de "ma belle amye". (Jean-Marie Poirier, Le chansonnier de Françoise de Foix [ en ligne ]).

(1) Pages 86-87 de l'édition de Gourcuff : Les Lunettes des princes / Jean Meschinot ; publiées avec préface, notes et glossaire par Olivier de Gourcuff, Librairie des bibliophiles, Paris, 1890. Numérisé sur Gallica. Christine Martineau-Geneys, Les Lunettes des Princes de Jean Meschinot, édition critique, précédée d'une étude sur sa vie et son œuvre et suivie de notes et d'un glossaire, Genève, Droz (Publications romanes et françaises, CXXI), 1972. Les éditions anciennes : Étienne Larcher, Nantes, 1493. -- Étienne Larcher, Nantes, 1494. -- Olivier Arnoullet à Lyon, sans date. -- Pierre Le Caron, Paris (contient l’épitaphe de Meschinot), sans date -- Jean du Pré, fin XVe., sans lieu ni date. -- Le Petit Laurens, fin XVe., sans date. -- Gilles Corrozet, Paris, 1539.


Buste reliquaire de saint Gobrien dans sa chapelle de Saint-Servant-sur-Oust
 


Château de Châteaubriant [ source ]


Armes de [Françoise?] de Foix au château de Châteaubriant

JEAN DE LAVAL, SEIGNEUR DE CHÄTEAUBRIANT
Jean de Laval (1486 - 1543), fils aîné de François de Laval-Montafilant et de Françoise de Rieux, tenait cour en son château de Châteaubriant. Après avoir reçu en 1521 la seigneurie de Dinan (Nantes, ADLA B 239) de François 1er, le roi le nomme en 1531 lieutenant général et gouverneur de Bretagne (Dom Morice, III, 996). Du 14 mai au 26 juin 1532, François 1er fait séjour à Châteaubriant, hôte du prince et de Françoise de Foix (Actes de François 1er, notes 4547-4669, 4677-4679, 20414-20430, 20438). Il y revient de mai à juillet 1532 pour préparer le traité d’union de la Bretagne à la France.
Charles Pineau lui dédia son Explication des actes des apôtres (London, British Library, Harley 4393) :
"A très illustre et puissant seigneur Mon seigneur Jehan de Laval Sire de Chasteaubrient son treshumble et tresobligé religieux. Charles Pineau. Salut." (f. 3). Ci-dessous l'image frontispice (f. 2)


Charles Pineau présente son ouvrage à Jean de Laval. A gauche, aux vitraux, armes : de gueules semé de lys d'or (Châteaubriant) et mi-parti de Châteaubriant et de Foix-Béarn-Bigorre (écartelé aux 1 et 4 d'or, à trois pals de gueules ; aux 2 et 3 d'or, à deux vaches, accornées, accolées et clarinées d'azur ; sur le tout d'or, à deux lions léopardés de gueules, armés et lampassés d'azur l'un sur l'autre). A droite, la chapelle privée avec un autel dédié à saint Thomas d'Aquin, représenté sur une tenture d'azur (semée d'hermines d'or ?) tenant un calice en main droite, son nom gravé en lettres d'or. A remarquer le collier de Saint-Michel autour des armes du vitrail et sur le fauteuil de Jean de Laval. La présence du collier donne à penser que le manuscrit a été exécuté avant 1521, année où Jean de Laval fut promu dans l'ordre:

On le trouve qualifié de chevalier de l'Ordre à l'époque de 1521 (Recueil manuscrit des chevaliers de Saint-Michel fait en 1620 par Pierre d'Hozier,... Bibliothèque du Roy). Il avoit été admis dans cet ordre dans ce règne (Histoire généalogique des maisons illustres de Bretagne par du Paz, Paris, 1619) à la recommandation du connétable Anne de Montmorency "à qui il donna (dit Brantôme) sa belle maison de Châteaubriant pour avoir cet Ordre"; l'on ne peut cependant disconvenir que sa haute naissance, ses services et les preuves d'attachement qu'il donna à François Ier après la bataille de Pavie, le rendoient bien susceptible de cette décoration]
Michel Popoff, Recueil historique des chevaliers de l'ordre de Saint-Michel, volume I (1468-1560), 1998, p. 146, n° 184. Ordre de Saint-Michel. Voir notre post : Les statuts de l'« Ordre et aimable compagnie de monsieur saint Michel »

Charles Pineau, descendant d'une noble famille du pays de Retz (1) qui portait d'argent, à la fasce de sable, chargée de trois pommes de pin d'argent et accotée en pointe d'une pomme de pin de sable, était religieux dominicain, docteur en théologie et célèbre prédicateur. Son nom se rencontre dans les comptes de Renée de France : "A frère Charles Pineau, docteur en théologie, pour être venue de Rome précher le carême à Ferrare, 63 livres" (source)
Il fut nommé à l'abbaye Saint-Jacques de Montfort (Ille-et-Vilaine) par François Ier sur les recommandations de Jean de Laval. Le pape lui accorda des bulles, à condition qu'il embrasserait l'observance de son abbaye. Charles Pineau fut bénit dans l'église des Dominicains d'Angers le 28 avril 1538 par Jean V Olivier, évêque d Angers, assisté de François de Villiers, abbé de Toussaint et de Pierre IV Olivier, abbé de Saint-Crépin de Soissons. François de Laval, évêque de Dol, lui donna un canonicat dans son chapitre, le nomma grand vicaire du diocèse et enfin lui procura le titre d'évêque de Castorie (évêché in partibus infidelium). Charles Pineau mourut à Dol au mois de mars 1549 et y fut inhumé.


London, British Library, Harley 4393, f. 6v : saint Luc. Une belle représentation d'un atelier de copiste ....


Jean de Laval. Portrait par Jean Clouet (v. 1530)

La "librairie" de Jean de Laval

Jean de Laval, dernier seigneur de Châteaubriant, est une des figures les plus caractéristiques de son époque. « Homme singulier en toutes choses, » dit d'Argentré, le baron de Châteaubriant acquit dans la carrière des armes assez « d'honneur et de réputation » pour être récompensé de « ses mérites et de sa valeur » militaire ; gouverneur de Bretagne, il se montra « preux et magnanime, » « homme plein d'esprit, prudent, avisé et fort magnifique ; » ayant « loyauté, prud'hommie, vaillance, expérience et bonne diligence. » Simple particulier, il fut « savant, » dit Alain Bouchard, et « eut quelque connaissance des lettres, » ajoute d'Argentré ; il protégea même les poètes et particulièrement Clément Marot, qui lui dédia un livre d'épigrammes :
A Monseigneur de Chasteaubriant.
Ce livre mien d'épigrammes te donne,
Prince breton, et te le présentant,
Présent te fais meilleur que la personne
De l'ouvrier et fut-il mieux chantant :
Car mort ne va les oeuvres abattant,
Et mortel est cestuy-là qui les dicte ;
Puis tien je suis, des jours à tant et tant,
De m'y donner ne serait que redicte. [ source ]

A la mort de Jean de Laval, le domaine de Châteaubriant advint au connétable de Montmorency, et par la suite au Condé. Il n'est donc pas étonnant de retrouver dans la Bibliothèque du prince, à Chantilly quelques "épaves" de la collection de Jean de Laval. Parmi les imprimés :
 § La très élégante, délicieuse melliflue et très plaisante hystoire du très noble, victorieux et excellentissime roy Perceforest, Roy de la grand Bretaigne, fundateur du franc palais et du temple du souverain dieu ... [par Nicolas Herberay, seigneur des Essars]. A Paris, par Nicolas Cousteau pour Galliot du Pré, 1528. 6 volumes. Reliure XVIIIe s. aux armes et chiffre du comte d'Hoym. Provenance : princesse de Condé (inventaire après-décès, 1723 : "Ensuivent les livres apportez d'Anet ... f. 727 : Le roman de Perceforest, roy d'Angleterre, 6 volumes in-folio gothique, imprimé sur vélin, prisé 75 livres") ; comte d'Hoym (acq. vente bibliothèque du château d'Anet, 1724, cat. Hoym, 1738, lot 2742) ; Claude Gros de Boze, catalogue, p. 154, lot 174) ; duc de La Vallière (catalogue vente de 1783, lot 4097) ; Gaignat ; duc de Penthièvre ; Louis-Marie-Adélaïde de Bourbon-Penthièvre, duchesse d'Orléans ; Louis-Philippe, roi de France. Source : Bibliothèque du Musée Condé [ Lien ]. Sur cette oeuvre voir la notice de Laurent Brun sur le site ARLIMA.


© RMN. Les armes de Châteaubriant dans l'encadrement (de gueules, semé de fleurs de lys d'or) ceintes du collier de Saint-Michel

Pour les manuscrits :
§ Ms. 289 : Le livre du Trésor, de Brunetto Latini. Parchemin. 124 f. 287 × 213 mm. Reliure veau marbré, aux armes de Bourbon-Condé. Au f. 7, signature : « Laval ». Au f. 1, armes de Châteaubriant. [ Calames ]
§ Ms. 292 : Le Songe du vieil pèlerin, de Philippe de Mézières. Parchemin. 337 f., à 2 colonnes. Miniature ajoutée au XVIe siècle. 435 × 313 mm. Reliure maroquin bleu, aux armes de Bourbon-Condé. Au f. 337, inscription : « En ce livre du Viel Pelerin au blanc faucon, au bec et au piez dorez, a IIIc XXXVI feuilletz, histoires IIc IIIIxx et XV. Ce present livre du Viel Pelerin est au duc de Nemours, conte de la Marche. Jaques. Pour Carlat » (le célèbre bibliophile Jacques d'Armagnac, dont les manuscrits avaient été saisis, certains "récupérés" par Tanguy du Chastel ) ; aux f. 1 et 5, armes de la maison de Châteaubriant, avec couronne comtale et collier de Saint-Michel.
§ A la Bibliothèque nationale de France, un exemplaire d'Aristote (Fr. 16962), issu également des collections de Jacques d'Armagnac, porte les armes de Châteaubriant :


© Paris, BnF, Fr. 16962 [ numérisé sur Gallica ]
 
En fait, tous ces manuscrits ont un point commun, c'est d'avoir appartenu à la belle collection du château d'Anet, dont le catalogue fut dressé en 1724 :
N° 31. Explication des Actes des Apôtres, en forme de Paraphrase, par un Frère Prescheur qui se nomme pas. Ce ms. sur vélin est dédié à Jean de Laval, sieur de Châteaubriant, et est orné de belles et grandes miniatures. ( = ms London, British Library, Harley 4393)
Un autre ex. n° 29 : Paraphrase en prose sur les Actes des Apotres par Charles Pineau, sur vélin, in fol.
N° 56 : Le Trésor de Brunet, Latin et François, Ms. sur vélin très bien conservé (Chantilly, Condé, 289)
N° 117 : La très-élégante et plaisante Histoire de Perce-Forest, Roi de la Grande-Bretagne, en 6 vol. in-folio imprimez sur vélin chez Galliot Dupré, en 1528, orné de grandes lettres en or. (= Chantilly, Condé)
N° 121 : Le Songe du vieil Pélerin, Ms sur vélin, très grand volume et très ancien rempli de grandes et belles miniatures ( = Chantilly, Condé, 292),
N° 97 : Les Ethiques et Politiques d'Aristote, par Nicolas Oresme, Ms. in-fo. sur vélin en très grand volume avec miniatures (= Paris, BnF, Fr. 16962).
"Catalogue des manuscrits trouvez après le décès de Madame la Princesse, dans son Château Royal d'Anet", a été publié en intégralité par Ernest Quentin-Bauchart, Les femmes bibliophiles de France (XVIe, XVIIe, & XVIIIe siècles), tome I, Paris 1886, p. 310-340. Voir la marque de provenance du château d'Anet [ en ligne ]


Marque de provenance : château d'Anet

Le manuscrit Toulouse BM 830 porte les armes de Châteaubriant et le collier de Saint-Michel. Il est attribué à René de Châteaubriant, mais pourrait tout aussi bien avoir appartenu à Jean de Laval :


Voir notre post : René de Chasteaubriant (+ ca 1500), chevalier pèlerin pour la Terre Sainte, comte de Guazava au royaume de Fez
Sur d'autres manuscrits d'origine bretonne au château d'Anet, : Paris, BnF, Lat. 7656 : l'exemplaire manuscrit du catholicon breton du château d'Anet ?

LA FIN D'UN PRINCE

Le 11 février 1543, Jean de Laval expira dans son château de Châteaubriant... Son corps fut déposé provisoirement, après sa mort, dans la chapelle des saints Cosme et Damien, au château, parce que l'église Saint-Nicolas de Châteaubriant, choisie par ce seigneur pour être le lieu de sa sépulture, et réédifiée par ses soins, n'était pas encore achevée. La dédicace de cette église fut faite le 5 novembre 1561, par le coadjuteur de l'évêque de Nantes, « et le même jour fut aussi transféré audit Saint-Nicolas et inhumé sous le dôme le corps de Jean de Laval, seigneur de Châteaubriant, et menaient le deuil MM. de Bois-Briand et de Montmartin. » On donna en cette circonstance à la paroisse de Béré « une chasuble armoriée pour servir auxdites funérailles. »
On voyait encore au temps du doyen Blays, qui nous donne tous ces détails dans ses mémoires, - le portrait de Jean de Laval, dans les verrières de la chapelle septentrionale de Saint-Nicolas, et ses armoiries dans plusieurs endroits de cette église. Ce baron avait toujours affectionné saint Nicolas, et il avait même ordonné par testament la fondation d'une collégiale dans cette église, mais cette pieuse et dernière volonté de Jean de Laval n'a point reçu d'exécution. [ source ]

Quelques officiers de Jean de Laval : Gilles de Québriac, seigneur de la Hirelaye, écuyer ; - Pierre de Cornulier, capitaine des arquebusiers à cheval ; - Robert de Galles, grand-veneur, 1533 ; - Pierre Piraud, secrétaire intime pendant quatorze ans ; - Jean Chevrayer, l'un des secrétaires en 1541 ; - Jacques Godet, maître d'hôtel en 1513 ; - Antoine de Lizivy, maître d'hôtel en 1527 ; - Olivier Morel (1536) ; - Jean de Montdragon (1538) ; - Thomas Gascher, seigneur de la Borderie ; - Robert, Le Metayer, l'un des tapissiers, Angelot, également maître d'hôtel ; - Blanchet, orfèvre et favori ; - Jacques Rouard, aumônier - Foullery, chantre etc. [ source ]
Documentation :

Novembre 1528 : Lettre d'amortissement accordés à Jean de Laval et à Françoise de Foix, pour la fondation d'un couvent d'Augustins à la Chapelle-au-Duc près le château de Châteaubriant (AN LL 243, 520) : cette fondation n'eut pas lieu (Fr. 22331, p. 262)
2 décembre 1521 : lettres de François 1er portant don à Jean de Laval de la seigneurie de Dinan (ADLA B 239)
4 septembre 1505. Morlaix. Contrat de mariage de Jean de Laval avec Françoise de Foix. La reine Anne, tant en son nom qu'à celui de Jean de Foix, asigne à la fiancée 20 000 livres et lui garantit une seconde somme ,de 10 000 livres en liquidation de ses droits dans les successions de ses père et mère (BnF, Fr. 22331, p. 240)
Bibliothèque de Rennes Métropole, 482. « Ensuilt l'adveu, mynu et declaration que baille et presente au Roy et à Monseigneur le Daulphin, duc de Bretaigne, hault et puissant Jehan de Laval, sires de Chasteaubriend..., chevalier de l'ordre, gouverneur et lieutenant general pour le Roy et monsr le Daulphin oudict pays et duché de Bretaigne. Et avoue et confesse tenir prochement à foy, hommaige et rachapt, quant le cas y advient, du Roy, mond. sr le Daulphin et duc, son sr , soubz sa court, comté et juridicion de Nantes, les terres, rentes et revenuz de la terre et seigneurie de Foulgeré (aujourd'hui le Grand-Fougeray, arrondissement de Redon), en tant qu'il est prochement tenu de lad. court de Nantes ; o protestation que faict led. sires d'augmenter ou diminuer à ce present aveu, declaration et mynu, par aultant que de raison appartiendra. Duquel aveu, mynu et declaration la teneur ensuilt... ».  « Faict et consenty à Chasteaubriant, au chasteau dud. lieu, le deuxme jour de décembre l'an mil Vc quarente ung. Signé : Jehan de Laval ; Duboys, passe ; Drouet, passe. »
Notes :
(1) Pineau
, sr de la Rivière Neuve, paroisse de Sainte-Croix de Machecoul ; de l'Espinay, paroisse du Bignon ; de la Périnière et de la Jarrie, paroisse de la Limousinière ; du Boisguéhenneuc, paroisse de Férel ; de la Galiotière, paroisse de Châteauthébaud ; de Trémar, paroisse de Plessé. Ext réformation de 1669 ; 8 générations ;  réformes et montres de 1454 à 1543, paroisse de Sainte-Luce et Férel, évêché de Nantes (Potier de Courcy, Nobiliaire et armorial de Bretagne).
Biblio
:
Georges Gustave Toudouze, Françoise de Châteaubriant et François Ier, Paris, Floury, 1948.
M. Mauger, Bretagne chatoyante, 2002, p. 108-109.
Site :
Amaury de la Pinsonnais : Châteaubriant, baronnie, ville et paroisse [en ligne]

mercredi 14 novembre 2012

Jehan de Loyon, poète et « garde de la librairie » du duc de Bretagne, François II (1472)

O Mort tresorrible et hideuse,
Qui a plusieurs es despiteuse
    Et pou piteuse,
Sur mon corps vueilles tout estandre 
Ta puissance sans plus actendre
Pour finer ma vie anuieuse !

De tant vivre trop fort me dueil,
Mais c’est du tout oultre mon vueil,
    Dont dire vueil
Que bien bref te fault consentir
De m'avancer de mon sarcueil :
Sans [de] moy faire aulcun racueil,
    Fine mon dueil,
Et me fais tous  tes maulx sentir ;

N’a qui tu soyes gracieuse,
A moy vueilles estre oultrageuse
    Et hayneuse,
Sans nulle part riens entreprendre ;
Fais ton explet sans te mesprendre,
    Puis qu'en gré prendre
Vueil ta sentence termineuse,
[O] Mort [tresorrible et hideuse]

Les noms des Bretons Eustache d'Espinay (frère de l'évêque de Rennes, Jacques d'Espinay) et de Jehan de Loyon apparaissent  à plusieurs reprises dans le manuscrit Paris, BnF, Fr. 9223, un recueil de rondeaux, et son également liés par leurs fonctions, figurant ensemble dans plusieurs comptes de la Maison de Bretagne à la fin du XVe siècle. Jehan de Loyon, auteur de la bergerette ci-dessus, composa également un rondeau dans le cadre d'un jeu poétique organisé autour du vers "Pour acquérir honneur et pris" :

Pour acquérir honneur et pris,  
Debvons tous aux dames complaire,
Sans aulcunement leur desplaire,
Affin que n'en soyons repris.

Quant a ma part, j'ay entrepris

A les servir, sans me forfaire,
[Pour acquérir honneur et pris.]

Leur grant bonté, qui est sans pris,
Sy nous est [d']honneur l’examplaire ;
Ceulx qui pourchassent  leur contraire,

N'ont ilz pas grandement mespris,
Pour acquérir [honneur et pris ?]

Plusieurs des membres de la famille de Loyon (armes = écartelé aux 1 et 4 d'argent, au lion de gueules, aux 2 et 3 de gueules, au d'argent) furent au service des ducs de Bretagne. Un aveu de la Chambre des Comptes de Nantes (ADLA B 2337) faisant état du dénombrement des terres, maisons, manoirs, rentes, fiefs, droits réels et honorifiques tenus noblement du duc et du roi, dans le ressort de la sénéchaussée de Vannes, fait mention des manoir et lieu noble de Bois-Mourault, possédé par Thomasse de Pluherlin, fille de Jeanne de « Boaismoraut », décédée le 22 juin 1453 (1454), Jean de Loyon, fils de la dite Thomasse, écuyer tranchant du Duc (1463), Arthur de Loyon, son fils (1484), Madeleine Péan, veuve d'Odet de Loyon et leur fils François (1518 et 1525). Ainsi se déroule toute la généalogie des Loyon. Notre Jehan de Loyon rendait lui même aveu en 1460 "à la dame de Malestroit et de Largouët, pour une tenue au village de Talhoët en Saint-Nolff et pour une tenue à Ploëren" (Archives du château de KERGUEHENNEC).
Dès le 18 octobre 1442, son nom apparait dans le compte de Jehan de Vay, tresorier et receveur général (après le décès du duc au manoir de la Touche) parmi les officiers du duc François 1er et de la duchesse Isabeau d'Ecosse, comme simple écuyer. En 1462, il est institué "sousgarde des forêts de Montcontour", et quatre plus tard il devient premier écuyer tranchant du duc de Bretagne, François II (1458-1488). Mais son ascension ne s'arrête pas là : en 1472 il reçoit les offices de "conneztable de la ville de Vennes et Garde de la librairie du Duc". (Paris, BnF, Fr. 22318, p. 6).  Cette dernière affectation nous parait inédite. Diane Booton, dans son récent ouvrage  Manuscripts, Market and the Transition to Print in Late Medieval Brittany (Ashgate Publishing Ltd., 2010) a relevé par exemple 7 ouvrages manuscrits ayant appartenu au duc François II. Au reste, en 1455, le duc attestait

"avoir reçeu de Jamin Couedor varlet de chambre et de gardrobe du feu Pierre (= Pierre II, duc de Bretagne) plusieurs especes de meubles qui luy avoient esté baillez en garde, entre chose ... plusieurs livres dont entre autres et le premier se commance par Valerius Maximus en lettre verm[eille?] et couvert de satin violet, le livre de Meluzine et ung aut[re] qui parle de fortunes d'amours, et le gras et le maigre ... lesquelz dits meubles fur[ent] laisser en garde de son escuyer Couedor ..." (Inventaire Turnus brutus, Nantes, ADLA B 12838, n° 636) - Renseignement communiqué par Michael Jones. "Fortunes d'amour" (le débat des deux fortunés d'amour), "le gras et le maigre" (le débat du gras et du maigre) sont des oeuvres d'Alain Chartier)

De même, nous avons publié dans nos Notes de bibliologie (p. 167-170) l'inventaire de la "librairie" de la duchesse Marguerite de Bretagne en 1469.

Mais jusqu'à présent cette office de garde de la librairie du duc ne semble pas avoir été relevé ...


©Paris, BnF, Fr. 2258. Cérémonies des gages de bataille, f. 2. Armes de Bretagne dans l'initiale. Un des manuscrits du duc de Bretagne François II. Numérisé sur Gallica.

Biblio :
Gaston Raynaud, Rondeaux et autres poésies du 15e siècle, pub. d'après le manuscrit de la Bibliothèque nationale [ en ligne ]
Sylvie Lefèvre, Antoine de la Sale : La Fabrique de L'oeuvre et de L'écrivain, Droz, 2006, p. 230. - Sur François II, Diane Booton, "Guillaume Fichet’s Literary Gift to Duke François II of Brittany", dans Nottingham Medieval Studies, LIII (2009) En ligne -

jeudi 8 novembre 2012

Rennes, Bibliothèque Métropole, ms. 1512 : le sénéchal de Morlaix, Michel Le Levyer, et son Livre d'heures


La Bibliothèque de Rennes Métropole, dont on a souvent relevé ici le dynamisme en matière d'acquisition de manuscrits médiévaux, conserve sous la cote 1512 un Livre d'heures du XVe siècle, qui bien que modeste, n'en est pas moins intéressant de par sa provenance, et comme témoin de la circulation des manuscrits en Bretagne. Je remercie chaleureusement Mme Sarah Toulouse, conservatrice en chef, pour son aimable concours à me fournir une description précise du manuscrit, lequel a rejoint les collections de la Bibliothèque de Rennes à la suite de la vente de Paris-Drouot de 1993.
Ce petit ouvrage de 165 f., aux dimensions 110 x 80 mm, contient des heures de la Vierge à l'usage de Paris. Du reste, le calendrier et les litanies n'ont aucune connexion avec la Bretagne, et c'est bien dommage. Par contre la reliure du XVIe siècle, en parchemin souple ornée d’un décor doré à la fanfare, porte la marque d'un ancien possesseur :
« A Escuier Michel le Levier » (plat supérieur)
« sieur du Restigou » (plat inférieur)
En 1881, le manuscrit, appartenant alors au chanoine de La Paquerie, se trouvait exposé à Quintin avec deux autres Livres d'heures (Association Bretonne, session de Quintin, 1880 (1881), p. 362). Le chanoine de La Paquerie, admis comme membre de la Société archéologique du Finistère lors de la séance du 27 janvier 1887 par MM. Guépin et Trévédy, demeurait 12, rue de Pont-l'Abbé à Quimper.


© Bibliothèque de Rennes Métropole. Manuscrit 1512, f. 82 : le Couronnement de la Vierge

La famille Le Levyer (ou Le Levier) reste attachée à la région de Morlaix. Dans son Nobiliaire et armorial de Bretagne (t. II, p. 98), Potier de Courcy fait mention des Le Levier, sr de Kerroc'hiou, paroisse de Ploujean, de Penarstang, de Keranfors et de Kerloassezre, paroisse de Plougonven, de Meshir, de Keramprévost, de Coat glaz, de Kervézec. Ils furent déboutés à la réformation de 1669, dans le ressort de Morlaix. Ils portaient : d'argent à la fasce d'azur surmontée d'une merlette de même, accompagnée de trois trèfles de gueules (Guillaume le Borgne). Jean, sénéchal de Morlaix en 1533 ; Jean, gouverneur du château du Taureau en 1574 ; Jean, conseiller au parlement en 1588, marié à Françoise de Talhouët de Boisorhant.
Notre Michel Le Levyer, sénéchal de Lanmeur (attesté le 12 aout 1576), puis de Morlaix en 1596, sieur de Restigou et Keropartz, fut marié en 1600 à Barbe Quintin (Sources : Le Guennec). En 1579, il assiste avec Jean Le Levyer aux Etats de Bretagne, au nom du Tiers état, comme représentants de la ville de Morlaix (Olivier Tréhet, Le Tiers Etat aux Etats de Bretagne au seizième siècle (1491-1589), 1992, p. 110 : "Lelevier Michel, sr de Restigou, 1579". Archives de Bretagne : recueil d'actes, de chroniques, etc ..., Volume 15, p. 127). 
Les anciennes prééminences de l'église Saint-Melaine de Morlaix font mention d'un banc familial :

Et entre le cinquiesme et sixiesme pilier, il y a quatre bancs scavoir, le plus bas et joignant le cinquiesme pilier et l’autel de sainct Joseph du costé de l’epistre contenant de long quatre piedz, fors deux poulces, et de laize trois piedz appartenant au sieur de Penanyun, prestre, celuy de dessus armoyé des armes des Levier contenant quatre piedz de long et deux piedz et un poulce de laize appartenant au sieur de Restigou, au costé du quel et à vis d’autre autel de Ecce Homo où est un tableau de l'image de Jésus descendu de la croix, ...".

A Guimaëc, non loin du manoir des Kergomar, fondateurs de la chapelle de Notre-Dame de la Joie, s'élève une croix montée sur un socle hexagonal, un dé aux angles ornés de griffes. Primitivement elle se trouvait à l'entrée du manoir de Keropartz en Lanmeur, élevée par Michel Le Levyer et Barbe Quintin. Elle porte les armes de ses deux mécènes : une fasce surmontée d'une merlette et accompagnée de trois trèfles, mi parti d'un lion accompagné de trois molettes. Transportée au cimetière de Guimaëc, elle fut ensuite placée près de la chapelle Saint-Mélar, et, après la chute de celle-ci, transférée à la Joie. Parmi les statues de la croix, celle de sainte Barbe. Ci-dessous dessin de notre ami Yves-Pascal Castel ("Atlas des croix et calvaires du Finistère" )


Une chapelle, détruite aujourd'hui, dédiée à la martyre d'Héliopolis, si célèbre en Bretagne (voir Buhez sante Barba, Mystère de sainte Barbe, texte de 1557), appartenait également au domaine de Keropartz, probablement édifiée par Le Levyer et son épouse. Cette dernière était issue des Quintin (d'argent au lion morné de sable, accompagné de trois molettes de sable ; devise : Calcaribus recalcitram) dont le manoir de Coatanfrotter ou Coat ar Frotter (XVe siècle) en Lanmeur possédait aussi autrefois une chapelle privée dédiée à saint Barbe. Adeline La Forêt par son mariage avec François Quintin, seigneur de Coatamour, apporta cette possession aux Quintin.


Le manoir de Coat ar Frotter en Lanmeur (Finistère)

Louis Le Guennec, dans Bulletin de la Société Archéologique du Finistère, 45, 1918, p. 184.
Manuscrit 1512 : Feuillets numérisés sur le site de la Bibliothèque Rennes Métropole

mardi 23 octobre 2012

Du nouveau sur le Livre d'heures de l'abbaye Notre-Dame de Daoulas ...


Dans un billet de décembre 2010 j'avais présenté mes premières démarches pour retrouver un Livre d'heures à l'usage de l'abbaye Notre-Dame de Daoulas (Bretagne, Finistère). Hier soir, j'ai eu l'heureuse surprise (toujours par hasard ... ) de le découvrir dans un ancien catalogue du célèbre libraire allemand Ludwig Rosenthal, catalogue 130 (décembre 1909). Et ainsi, à l'appui de ces nouvelles informations, d'apprendre, via l'indispensable base Schoenberg, qu'il était passé en vente chez Sotheby's, le 2 juin 1908.
J'étais resté sur la notice laconique du catalogue de 1894 du collectionneur George Weare Braikenridge (1775-1856).



Celle de Rosenthal, bien que succincte, apporte de nouveaux éléments sur la composition du Livre d'heures en question, notamment sur les sujets des miniatures et les derniers possesseurs du manuscrit, à savoir les Oratoriens de Nantes. Par contre, il ne décrit pas les armes (celles de l'abbé Jean du Largez) indiquées par le catalogue Braikenridge :


Un détail intéressant : la présence au calendrier, au 15 septembre, de la dédicace de l'église de Notre-Dame Daoulas. Il y aurait certainement à vérifier l'exactitude de cette indication. En effet, l'obituaire que nous avons publié dans nos "Documents nécrologiques de l'abbaye Notre-Dame de Daoulas" (Bulletin de la Société archéologique du Finistère, 1979, p. 133) porte que "Le 3 des nones d'octobre (5 octobre) le même jour et les huit jours suivants nous célébrons la dédicace de Notre Dame de Daoulas". Au reste, cette date est corroborée par Dom Louis Pinson, chanoine et historien de l'abbaye, dans ses mémoires, ca 1700 (que nous allons bientôt éditer) :

"Nous avons déjà remarqué que l'on ne sait point précisément l'année de la fondation de ladite abbaye par les vicomtes de Leon. Il est, néanmoins très certain qu'elle a été dédiée a l'honneur de N. D. le jour devant les nones d'octobre, ce qui se rapporte au 5e de ce mois, dont, la mémoire se conserve de toute ancienneté par l'office que l'on fait solennellement avec octave de cette dédicace tous les ans à pareil jour  qui est aussy festé dans la ditte ville et paroisse."

Sur la communauté des Oratoriens à Nantes, voir notre billet : Les Oratoriens de Nantes : épaves d’une riche bibliothèque ...


Ex-libris des Oratoriens de Nantes sur un manuscrit de la British Library, Harley 6259

Catalogue Rosenthal (pdf)

 A SUIVRE ....

mardi 16 octobre 2012

Nicolas Le Besq : "escrivain" et libraire breton au service de Louis d'Orléans au début du XVe siècle


Le nom de Nicolas Le Besc apparait pour la première fois sur un Livre d'heures actuellement conservé à la Biblioteca de Catalunja (Barcelone) sous la cote 1850. Au f. 25v on peut lire :

L'an de grace mil quatre cens et un furent faitez ces heures par Colin le Besc

M. Meiss, dans son magistral French Painting in the time of Jean de Berry, 1974, décrivant ce manuscrit relève pour la décoration la participation de deux enlumineurs importants : le Maître de la Cité des Dames et le Maître de Luçon, mais il fait une erreur en identifiant le copiste avec un nommé Jean Colin auprès duquel le duc Jean de Berry s'est fourni en manuscrits.





© Barcelona, Biblioteca de Catalunja, 1850, f. 181

Le manuscrit copié par Nicolas le Besc est numérisé sur le site de la Biblioteca de Catalunia [ en ligne ]

Nous savons par ailleurs que Nicolas le Besc a travaillé, entre autres, pour Louis d'Orléans, sur plusieurs livres liturgiques documentés par des quittances :

Loys, filz du roy de France, duc d'Orléans, conte de Valoiz, de Bloiz, de Beaumont et seigneur de Coucy, a nostre amé et feal conseiller, Jehan le Flamench, salut et dileccion. Nous voulons et vous mandons que par nostre amé et feal tresorier general Jehan Poulain vous faites paier et delivrer a Nicolas le Besc, escripvain, vint et un escus d'or pour la vente d'un Psautier que nous avons fait acheter de lui le dit pris pour Charles et Philippe noz enfans ... Donné a paris le xvj jour de may l'an de grace mil CCCC et troiz. par monseigneur le duc, vous present. OLR. DU SOLIER [paraphe] BnF, PO 322, le Besc 1

Sachent tuit que je, Colin le Besq, escrivain et libraire demourant a Paris, confesse avoir receu de maistre Pierre Sauvage, secretaire et argentier de monseigneur le duc d'Orleans, la somme de soixante sept sols six deniers tournois en laquelle ledit seigneur m'estoit tenus pour avoir nectoyé, relié et doré par dehors un Missel pour mondit seigneur le duc ... Tesmoing mon seing manuel cy mis le xiiije jour de juing l'an mil CCCC et quinze. COLIN LE BESQ v(autographe). Paris, BnF, PO 312, le Besq 2.

Les noms Le Besc, Le Besq, encore présents en Bretagne, sont attestés sous la forme bretonne An Besq au début du XVIe s. dans la région de Morlaix (Finistère). Dans les années 1463-1470, un Rolland Le Besq travaille à la cathédrale de Tréguier (lien)

Biblio :
Pierre Champion, La Librairie de Charles d'Orléans, Paris, 1910, p. LXXV-LXXVI.
José Janini, Manuscritos litúrgicos de las bibliotecas de España: Aragón, Cataluña y Valencia, 1980, p. 454.
I. Villela-Petit, Pontifical-missel à l'usage de Luçon, dans Paris 1400. Les arts sous Charles VI, p. 279-280, n° 171.

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