23 janvier 1471 : Interrogatoire de l'enlumineur Jehan Gillemer
Par jean luc deuffic le mercredi 18 novembre 2009, 09:04 - Lien permanent
L'interrogatoire de Jehan Guillemer par le prévôt
Tristan l'Ermite, soupçonné d'être un espion à la solde
du duc de Guyenne, fournit de très intéressantes informations sur la vie d'un
enlumineur itinérant au Moyen Âge :
Du XXIIIe jour de janvier IIIIc LXXI. Par nous Tristan l'Ermite, chevalier,
prevost, etc., appelle avec nous Pierre Cutor, nostre lieutenant, et Nicolas
Guiert, nostre greffier, a esté parlé à Jehan Gillemer, soy disant enlumineur,
natif du pays du Mayne, et à présent démourant à Poictiers, prisonnier détenu
es prisons du Roy, nostre sire, en ceste ville de Tours, pour ce qu'il est
accusé d'avoir porté nouvelles et autres choses dont plus à plain est faicte
mencion en certain procès-verbal, confessions de luy escriptes et signées de sa
main, fait à rencontre de lui en la ville du Mans par maistre Guillaume
Suffleau, conseiller du Roy et lieutenant sur le fait de la justice du dit
seigneur ou dit païs du Maine ; lequel, après ce que l'avons fait jurer de dire
vérité, nous a dit et confessé que ce qui est escript ou dit procès-verbal fait
par le dit Suffleau et signé de son greffier, nommé Le Jarrier, qui par nous
lui a esté leu au long, est vray ainsi qu'il est escript. Pareillement ses
confessions, attachées au dit procès, par lui escriptes et signées, sont
vrayes, et les a escriptes et signées de sa main ainsi qu'elles sont.
Interrogué qui lui a baillé certain brevet contenant mémoire signé en teste L.,
ouquel est escript ce qui sensuit : Mémoire de passer à Saint Martin de la
Cosdre, près Saint-Jehan d'Angely en tirant vers Pauléon. et de parler à
madamoiselle du dit lieu de Saint-Martin, qui veult faire faire unes heures, et
est ma dite damoiselle femme de Loys Baudet, maistre d'ostel de monseigneur de
Guyenne. Et au dessoubz en deux lignes sont escripstes noms qui s'ensuivent :
Simon Luillier, à Saint-Jehan ; Johannes Demeré ; Pontville, vicomte de Brollas
; messire Jehan Breton. Dit, en tant que touche la femme du dit Loys Baudet,
que, trois moyset demi a ou environ, qu'il estoit au lieu de Latillé, distant
de cinq lieues de Poictiers, logé chez François Lévesque, il arriva ou dit
logeis ung nommé maistre Phillebert (ne scet son seurnon), qui se disoit
serviteur de ladite damoiselle : et, pour ce que il qui parle lui dist qu'il
esteit enlumineur et avoit de belles heures à vendre, le dit maistre Phillebert
lui dist qu'il allast à Saint-Martin de la Cosdre, près Saint-Jehan d'Angely,
ouquel lieu se trovoit la dite damoiselle, laquelle voulloit avoir unes heures
; et dist le dit Phillebert à il qui parle qu'il savoit bien qu'elle les
achèteroit ou lui en ferait faire unes autres, et qu'elle en voulloit avoir
unes du pris de XXVescuz ; mais dit qu'il n'alla point devers la dite
damoiselle, et s'en retourna à Bordeaulx et à Saint-Sever, pour parler à madame
la princesse, qui l'avoit envoyé quérir au dit lieu de Latillé par ung Johannes
Demeré, cy dessus nommé, pour ce que la dite dame avoit à besogner d'unes
heures et autres choses de son mestier d'enlumineur.
Interrogué que signiffient ces noms escrips dessoubz le dit brevet et qu'il y
entend, dit que ce sont les noms des personnes à qui il avoit à besogner à
Saint-Jehan d'Angely, et lesquels le dit Johannes lui avait nommez, afin de soy
y adresser et savoir où ledit Johannes estoit logé au dit lieu de Saint-Jehan ;
assavoir est qu'il se rendist chez le dit Simon Luillier, où souvent logeoit
ledit Johannes, savoir s'il y estoit ; et à Pontville, estant à Saint-Sever
avec monsieur de Guyenne, son maistre, ledit qui parle devoit parler, pour ce
que ledit Johannes lui avoit dit qu'il lui avoit escript ung petit psaultier et
qu'il falloit que il qui dépose lui enluminast. Au dit messire Jehan Lebreton,
le dit qui parle voulloit parler a lui par ce qu'il est escripvain, et lui dist
le dit Johannes qu'il parlast à lui en passant, et que par adventure lui
bailleroit il à besogner ou lui ensengneroit où il pourroit gaingner de son
mestier d'enlumineur. Et autre intencion n'a eue ou dit brevet fors en la
manière qu'il a depposé cy dessus. Interrogué à qui est le dit Johannes et qui
il est, dit qu'il est escripvain du dit seigneur de Guyenne, et lui escript ung
bréviaire en lettre rommaine ; le scet parce qu'il lui a veu besongner au dit
lieu de Saint-Jehan d'Angely.
Interrogué sur ce qu'il nous a depuis dit que, quant il se partit de
Saint-Sever, où estoit mondit seigneur de Guienne et madite dame la princesse,
il s'en revint de-là à Bourdeaulx, et depuis retourna audit lieu de
Saint-Sever, savoir qu'il y alloit faire ne s'il y porta ou rapporta aucunes
lettres ou nouvelles : dit que non, mais se partit du dit lieu de Saint-Sever
pour venir à Bourdeaulx faire relier unes heures qu'il avoit vendues au petit
Anthoine, varlet de chambre de mon dit seigneur de Guienne, lesquelles il
reporta au dit petit Anthoine, après ce qu'ilz furent reliées, au dit lieu de
Saint-Sever ; duquel lieu il se partit pour ce que mondit seigneur de Guienne,
estant là, s'en alloit à Hagemaulx ; et s'en vint le dit qui parle du dit
Saint-Sever à Bourdeaulx pour s'en venir par deçà, et dit, sur ce interrogué,
que s'est le chemin du dit Saint-Sever par Bourdeaulx à venir par deçà.
Interrogué, quant il fut venu par deçà, qu'il alloit faire en la ville du Mans
et en l'ostel de monsr du Maine, ni s'il lui avoit apporté aucunes lettres ou
nouvelles de par le dit seigneur de Guienne ou de aultres de par de là : dit
que non, mais y alloit pour le veoir et lui demander ung peu d'argent qu'il lui
doit de reste d'aucuns livres qu'il lui a enluminez autrefois cuidant en estre
payé ou que, à l'occasion de sa dite debte et son service et qu'il est né de
ladite ville, icellui seigneur, quant il aurait parlé à lui, lui fist ou feist
fère aucun bien ou eust entretenement en sa maison pour soy vivre le temps
avenir.
Interrogué qui lui a baillez certain grant nombre de brevets esquelz es aucuns
sont escriptes plusieurs oracions de saints et saintes, et es autres pour
garisons de dens et de fièvres : dit qu'ilz et chascun d'eulx il a prins es
lieux et passaiges où il est passé et où il les trouvoit, c'est assavoir les
oracions es églises et autres lieux saints, et les brevetz de médecins et
garisons les a euz de plusieurs personnes ainsi qu'il alloit par le pays ; et
lesquelles choses il a escriptes et mises en mémoire pour soy en aidier à
guérir et tous autres qui l'en requerraient. Interrogué où il a prins ung
brevet pour fere entreaymer les hommes et les femmes : dit que ung Navarrois
demourant à Bourdeaulx lui bailla audit lieu de Bourdeaulx, et lui dist qu'il
le feist mectre en escripte en parchemin vierge, et que par vertu d'icellui
brevet il entreroit [en] grâce de femmes et hommes, et lui en pourrait venir ou
temps avenir grant bien. Et est ce qu'il deppose pour le présent.
Et le lendemain, au matin, fut par nous ledit Jehan Gillemer mis en question
extraordinaire, où il a esté geheyné lié et estandu, et par nous interrogué sur
ses confessions et autres pointz et articles dont avons esté advertiz ; mais
n'a voullu depposer fors que en la manière que cy dessus et en ses autres
confessions a depposé ; et nous a dit oultre, sur ce interrogué, qu'il estoit
allé devers monsr du Maine de gayeté de cuer et de sa voulenté, sans avoir
charge de nully de lui porter aucunes lettres ou nouvelles, mais pour lui dire
qu'il venoit de Guienne et avoit veu monsr de Guienne, son nepveu, qui estoit
malade de fièvres, et l'avoit veu monter à cheval au lieu de Saint-Sever pour
d'illec alier à Hagemaulx. Plus lui voulloit dire qu'il devoit enluminer unes
heures pour madame la princesse, sa niepce, dont il avoit marchandé avi a elle.
Oultre plus dit qu'il lui voulloit dire que monsr de Guienne faisait faire ung
bréviaire à l'usaige de Romme, et lui dire qu'il croyait que, s'il le demandoît
à mon dit seigneur de Guienne, qu'il lui donnerait ; et dit que toutes ces
choses et chascune d'icelles il voulloit dire au dit monsr du Maine pour avoir
entrée avec lui en sa maison, aussi pour estre payé de ce qu'il lui devoit à
cause de ses services de quoy il l'avoit servi le temps passé de son mestier
d'enlumineur, que aussi qu'il lui pleust luy donner aucune chose pour
lentretenement de sa vie le temps advenir. Et au regard du brevet où il est
contenu qu'il devoit passer par Saint-Jehan d'Angely pour parler à la femme du
maistre d'ostel de monsr de Guienne et autres inscrips ou dit brevet, n'en a
voullu depposer fors et en la manière que cy devant a depposé. Et a prins sur
son ame que audit seigneur du Maine, à la femme du dit maistre d'ostel, ne à
autres qui soient vivans, il n'avait charge de porter lettres ne dire aucune
chose de bouche de par quelconques personnes qui soient vivans, mais est allé
partout et fait de sa voullenté ce que dessus est escript Et quant aux autres
brevetz, dont l'avons interrogué de rechief, dit qu'il les a euz de plusieurs
personnes et en plusieurs lieux où il est passé, et les a ainsi enregistrez
pour s'en cuidier aidier, mais dit sur son âme que jamais ne s'en aida. Et
autre chose n'a voullu depposer fors que en la manière qu'il a devant depposé.
Et est ce qu'il deppose.
Et, après qu'il a esté hors de ladite geheine, lui avons fait lire ses dites
deppositions au long, esquelles il a persévéré, et lui avons ceste présente
fait signer, ainsi que les autres, comme cy appert.
Guiilemer (seing autographe, avec paraphe.)
Le premier jour de février, l'an mil quatre cens soixante et onze, par nous
Tristan l'Ermite, chevalier, prevost, etc., fut de rechief interrogué Jehan
Gillemer, enlumineur, sur le contenu en certains articles à nous baillez,
atachez à ce présent interrogatoire ; sur lesquelx articles et sur chascun
d'iceulx il a tjsté interrogué en la manière que cy après s'ensuit.
Et premièrement, interrogué que signifient, pour quoy ne à quelle cause il
portoit avec lui plusieurs petis brevetz escrips les ungs en latin et les
autres en françois, et sont les ungs pour guérir de fièvres et les autres pour
mal de dens, et où il les a prins : dit qu'il les a euz de pluseurs personnes
dont il ne scet les noms et en pluseurs pais et lieux où il s'est trouvé, et
n'a mémoire à présent où il les a prins, fors qu'il a mémoire que, trois ans a
ou environ, lui estant à Crotelles, près Poictiers, ainsi qu'il passoit, se
trouva à boire en une taverne où illec trouva ung homme incongneu, et, pour ce
que le dit m qui parle avoit mal aux dens et s'en plaingnoit, le dit homme
incongneu lui dist que, s'il voulloit, il le guérirait bien, et de fait lui
bailla ung brevet en parchemin, et lui dist qu'il le portast sur soy et qu'il
l'en guéri roi t, et le lui pendit le dit incongneu au col atout ung fillet, et
incontinent qu'il lui eut pendu fut guery ; et dit que, pour avoir ledit
brevet, il lui donna II sols VI deniers tournois.
Interrogué se depuis il a point eu de mal aux dens: dit que oy, et a mis le dit
brevet à son col ainsi que l'autre lui avoit mis, mais pourtant n'en est
aucunement guery. Et dit, sur ce interrogué, que jamais ne l'essaia ne s'en
voullut aidier depuis, fors comme dessus, parce qu'il vit qu'il ne lui servoit
de riens. Et est ce qu'il deppose sur le premier article.
Interrogué sur le deuxiesme article, que signiffient ne à quoy sont bons
certains pseaulmes et oraisons, et une oraison qui est en la fin d'iceulx, où
il y a pluseurs croix entrelacées et escriptes : dit que, trois ans a ou
environ, lui estant en la ville de Paris, ung nommé Guillonet (autrement ne
scet son nom ne congnoist) lui bailla les dites oraisons, et lui dist qu'elles
estoient bonnes pour porter sur soy, et quiconques les dirait tous les jours
devant le Cruxifix, il ne lui prendrait point de mal ; mais, sur ce interrogué,
dit qu'il ne scet que signiment les dites croix ne à quoy servent les dites
oraisons, fors pour prier Dieu et le servir en bonne intention.
Interrogué que signiffent ne de quoy servent plusieurs jours des moys de l'an
inscriptz au dessoubz et au bout des dites oraisons : dit que ce sont les jours
desvoyez des douze moys de l'an, que lui mesmes a extraietz à Poictiers en
l'église de Saint-Hilairedu dit lieu, et les print en ung livre estant à la
librairie, escript en latin, et les lui translata en françois ung nommé Jehan
Adveu, à présent decedé. Interrogué sur le troisiesme article, que signiffie ne
à quoy est bon ung feullet de pappier où dedans est escript le nom de plusieurs
villes de Guienne : dit que, pour ce qu'il a esté par plusieurs foiz ou dit
pays de Guienne, ainsi qu'il alloit et venoit par ledit pays, il escripvoit les
noms des lieux et villes où il avoit à besongner et à passer, afin qu'il ne
peust faillir à aller droit son chemin ; et dit sur son ame que ledit brevet ne
signiffie autre chose ne n'a esté escript pour autre cause, et il y a deux ans
passez qu'il est escript.
Interrogué sur le quatriesme, que signiffie une paincture estant en ung autre
feullet de pappier, qui est la mesure de la longueur de Jhesu Crist, aussi
plusieurs croix et escriptures escriptes partie en latin et partie en françois,
et de quoy il s'en servoit : dit que, quatre ou cinq ans a ou environ, lui
estant en la ville de Brucelles, ung poursuivant qui, à son advis, estoit à
l'empereur d'Almaigne, lui bailla le dit feullet de pappier, et lui dist que
dedans estoit pourtraict la mesure de Jhesu Crist. à prendre à seize foiz de
longueur la dite pourtraicture. Et lui dist le dit poursuivant, qu'il ne
croignoist ne ne scet le nom, que ce il avoit prins et apporté de Jherusalem
d'une ordre de Cordelliers. Et lui dist plus le dit poursuivant que quiconques
le porterait sur lui, jamais ne lui viendrait mal ; et à ceste [fin] le print
le dit qui parle le temps advenir, mais que signiffient les croix ne
pareillement l'esciipture en françois et en latin il ne scet, fors ainsi que
dessus a depposé.
Interrogué sur le cinquiesme article, que signiffient certains rondeaulx et
escripture estans pourtraictz en ung autre feullet de pappier où il y a
plusieurs croix, chiffres et escriptures : dit que, deux moys et demi a ou
environ, lui estant au lieu de Bourdeaulx, ung homme du paîs de Navarre, qu'il
ne congnoist ne jamais n'avoit veu jusques à celle heure, lui bailla ledit
feullet de pappier. et lui dit qu'il le feist escripre et pourtraire pareil en
parchemin vierge et qu'il le portast tousjours sur lui, et que, s'il le faisoit
il serait amé de toutes personnes, feussent grans ou petiz, par où il
passerait, et ne lui declaira autre chose. Et dit sur son ame qu'il ne scet que
signiffient les dites croix, chiffres ne escriptures, et n'en scet autrement
que ainsi qu'il a cy dessus depposé.
Interrogué sur le sixiesme article, que signiffient plusieurs chiffres et
caractaires estans en ung petit brevet de parchemin escrips pour aprendre à
avoir l'amour d'une jeune femme : dit que ledit Navarrois les lui bailla au dit
lieu de Bourdeaulx quant il lui bailla les rondeaulx dessus dits, et ne lui
dist fors seullement qu'il feist le contenu de ce qui estoit escript ou dit
brevet, et oultre qu'il le feist mectre en parchemin vierge ; mais dit sur la
dampnacion de son ame que jamais ne s'en aida ne voullut aidier, ne bailla à
autre pour soy en aidier ; et ne scet qui ferait le contenu ou dit brevet, s'il
s'accomplirait et s'il sera vray, parce que jamais ne l'essaya, comme dit est,
ne quelle puissance ne vertu il peut avoir.
Interrogué sur le septiesme article, que signiffient ne à quoy est bon ung
petit brevet de parchemin, rompu en deux pièces, contenant remède d'apaisier
deux hommes quant ilz se entrebatent, qui lui a baillé ne où il l'a prins : dit
que ung an a et plus,ung sien clerc, nommé Guillaume (autrement ne scet son
nom), lui bailla le dit brevet à Poictiers, et lui dist qu'il estoit bon aquant
deux hommes s'entrebatoient, et qu'il falloit prendre une pomme et escripre ce
mot : Hadan, inscript oudit brevet, et l'escripre en ladite pomme, puis la
gecter par terre entre les deux qui s'entrebatent, et ilz se apaiseront ; mais
dit sur son ame que oncques en sa vie il ne l'essaia ne ne le fist, ne ne le
bailla pour essaier à personnes qui soient vivans, et en veult croire tous
ceulx qui en sauraient parler.
Interrogué sur le huictiesme article, que signiffie ung autre brevet en
parchemin de la largeur de demi doy, qui est escript en latin, et y a plusieurs
croix : dit qu'il ne scet qui lui a baillé, à quoy il est bon, de quoy il sert,
ne qu'il signiffie, fors qu'il lui semble qu'il est bon pour guérir des
fièvres.
Interrogué sur le neufviesme article, que signiffie ung rollet de pappier où il
y a escript plusieurs enseignemens pour savoir, quant on va dehors, s'on fera
bien son voyage ou mal, ne comment il lui est possible de le savoir, en sçavant
le nom de la première personne qu'on trouve à l'issue de la ville dont on se
part : dit que, deux ans à et plus, lui estant à Poictiers, ung cordellier
nommé frère Jean Boussin lui bailla le dit rollet, et lui dist que, quant il
yroit dehors et à l'issue du lieu d'où il se partirait, qu'il prensist le nom
du premier homme ou de la première femme qu'il trouverait ; puis après, qu'il
regardast le dit brevet, et selon le contenu d'icellui qu'il saurait bien s'il
ferait bon voyage ou non par les lettres qui dedans sont inscriptes ; mais dit
sur son ame que jamais ne l'essaia ne bailla à autre pour l'essaier ; bien dit
que autresfoiz a eu entendon de l'essaier, mais, quant il se partoit d'aucun
lieu, ne lui ensouvenoit.
Interrogué sur le dixiesme article, pourquoy il escripvit en ung feullet de
pappier et mectoit en mémoire de passer près Saint-Jehan d'Angeli, à Saint
Martin de la Couldre, et de parler à la femme de Loys d'Aubeterre, maistre
d'hostel de monsr de Guienne : dit que ainsi qu'il estoit au lieu de Latillé,
près Poictiers, quatre moys a et plus, et s'en voulloit aller à Bourdeaulx, ung
nommé maistre Phillebert, estant audit lieu de Latillé, lui dist que la femme
dudit maistre d'ostel avoit à besongner d'unes heures du pris de xxv escuz, et
que, s'il en avoit point de belles, qu'il les lui portast, et qu'il savoit bien
qu'elle les achèterait ou lui en ferait faire unes autres du dit pris ; mais
sur son ame dit qu'il n'y alla point, ne ne la veit oncques, ne jamais à elle
il ne parla, ne pareillement aux autres inscriptz oudit rollet.
Interrogué qu'il avoit à besongner aux autres personnes et autres lieux
inscrips oudit rollet : dit qu'il n'y avoit que besongner, sinon leur demander
s'ihs avoient à besongner de lui de son mestier, parce que ledit messire
Phillebert lui avoit dit, au dit lieu de Latillé, qu'il s'adressast à eulx;
aussi avoit à besongner illecà ung nommé Jobannes, au dit lieu de Saint-Jehan,
pour lui parler de certaines heures que faisoit ledit Joannes, lesquelles il
qui depposé devoit enluminer, comme tout ce est escript plus à plain en ung
autre procès par nous ja à lui fait; et dit sur la dampnacion de son Ame que
esdits lieux et personnes il n'avoit à besongner que ce que dessus a depposé ;
et est ce que signiffie ledit rollet et noms dedans inscriptz.
Interrogué sur le onziesme article, que signiffient ne à quoy sont bonnes ne
quelx vertus ont plusieurs oroisons inscriptes en ung rolle de pappier bien
long, où il y a plusieurs croix, et y est escript que toute personne qui
portera la dite oroison ne mourra de mort subite ; aussi s'elle est gectée sur
une personne qui aura le déable au corps, il en fera sortir ; pareillement, sur
une femme qui sera mallade d'effant et ne le pourra avoir, lui fera sortir ;
aussi toute personne qui les dira tous les jours aura vraye cognoissance de sa
mort trois jours devant qu'il meure : dit que, trois ans a ou plus, lui estant
en la ville de Lyon, et venoit de Lombardie, et s'en venoit à Poictiers, ung
nommé Jehan Potier (autrement ne le cognoist ne ne scet son nom de quoy il
sert) lut bailla lesdites oroisons, et lui dist qu'elles est oient bonnes pour
porter avecques soy de paour de feu, d'eaues et autres malles adventures, et
lui dist et declaira que, s'il les disoit tous les jours qu'il saurait bien sa
mort trois jours avant qu'il morust, et en effect lui declaira les puissances
et vertus des dites oroisons, ainsi qu' il est escript cy dessus ; mais dit sur
son ame que jamais ne l'essaia ne fist essaier en aucune manière.
Interrogué que signiffient cinq petiz brevets en parchemin qui sont atachez au
bout des dites oroisons, quelx vertu ilz ont, à quoy ilz sont bons ne où il les
a prins, et premièrement interrogué sur le premier d'iceulx : dit que en
icellui est escript : Lyessetel Dominum Sudaly Crucis Crucis Gelyn
Agantabell Oyel. Et dit que s'est pour guérir des dens. Que signiffient
les croix qui y sont ne que s'est à dire en françois les dits motz, il ne le
scet pas et ne le saurait declairer. Et dit, sur ce interrogué, que les dits
cinq brevetz il extrahit à Poictiers, trois ou quatre ans a ou environ, d'un
livre appartenant à frère Jehan Boussin, cordellier, nommé cy devant ; et n'a
sceu lire ne declairer qu'il y a escript en deux petites lignes qui sont
escriptes oudit brevet, au dessus du latin cy devant dit.
Interrogué sur le deuxiesme brevet, qu'il y a escript et qu'il signiffie : dit
qu'il ne saurait lire ce qui y est escript, mais scet bien qu'il signiffie et à
quoy il est bon, et dit que s'est pour savoir quans jours desvoyez il y a en
ebascun moys ; dit qu'il ne le saurait congnoistre sur le dit brevet, ne ne
scet quans jours il y doit avoir desvoyes en chascun moys, fors qu'il lui
semble que en janvier y en a deux ; s'ilz sont en commancement, au milieu ou en
la fin, il n'en scet riens.
Interrogué sur le troisiesme brevet, où il est escript en françois : « Charles,
au lundi, mercredi et vendredi ; Simon, au vendredi, assailliz ; André, au
mercredi ou au jeudi; Pierre, au lundi, mercredi ou jeudi, accordez ;
Guillaume, au mercredi ; et, se le dit Guillaume vous assault, si vous
deffendez ; Etienne, au jeudi ou au lundi, et vous accordez » ; que signifient
les choses cy dessus escriptes : dit que, lui estant à Poictiers, trois ans a
ou environ, où il besongnoit de son mestier d'enlumineur et avoit plusieurs
grans serviteurs dont il ne se pouvoit aidier, à ung jour entre autres se
aparla avecques frère Jehan Boussin et lui dist qu'il avoit des serviteurs dont
il ne se povoit aidier, comme dit est, et avoit doubte qu'ilz le voulsissent
maller s'ilz lui disoient aucune chose ; et le dit Boussin lui dist qu'il avoit
ung livre d'astrologie duquel il lui extrairoit ung brevet de ce qu'il devrait
faire, et que selon les noms d'eulx il les conduiroit paisiblement, et aussi es
autres jours, s'il leur demandoit riens, qu'ilz le pourroient maller. Et au
regard de Charles, premier nommé, dit qu'il devoit parler à lui mercredi et
vendredi pour bien besongner ; l'autre, nommé Simon, s'il lui demandoit riens
au vendredi, il se povoit deffendre sans qu'il le peust maller ; André, au
mercredi ou au jeudi pareillement ; Pierre, au lundi ou au mercredi ou jeudi,
s'ilz avoient noise lui et ledit Pierre, ans dits jours ilz se accorderaient
bien ; l'autre, nommé Guillaume, au mercredi parler à lui, et, se le dit
Guillaume l'assailloit, qu'il se deffendeist ; l'autre, nommé Jehan, au
vendredi, et, s'il l'assailloit, qu'il se deffendist ; l'autre, nommé Estienne,
parler au jeudi ou au lundi, et que, s'ilz avoient noise, qu'ilz accorderaient.
Interrogué sur le quatriesme brevet, où il est escript au commencement : « Les
bons voyages que je doit faire au signe de Virgo, en aoust ou en septembre »,
que signifie icellui brevet : dit que ce qui est escript oudit brevet signifie
et par icellui povoit congnoistre les bons voyages qu'il devoit faire, tant en
marchandise que autrement, en quelconque lieu qu'il deust aller, et, par les
planectes escriptes oudit brevet, et selon icelles et le jour de son partement,
s'il devoit avoir bien ou mal.
Interrogué sur le cinquiesme desdits brevetz, où il est escript : « Ebrodus,
unus Deus, miserere met; sur ung vollet gras, d'un poinsson, et qu'il se tourne
devers soulleil levant et picque chascune lectre, etc., die Pater noster, Ave
Maria »; que signifie ne à quoy il sert : dit que s'est pour guérir des dans,
et qu'il faut prendre ung vollet gras, et avec ung poinsson escripre dessus ces
cinq motz dessus escriptz : Ebrodus, etc., et sur chascun mot picquer ung
couple poinsson, puis dire la Patenostre et l'Ave Maria ; et, incontinent ce
fait, dit qu'il semblera à cellui qui a le mal de la dent que les poinctures
qui seront faictes sur les dites cinq lectres lui redonderont sur le mal de la
dent, et par ce moyen guérira. Interrogué comment il le scet : dit qu'il le
scet parce qu'il, trois ans a ou environ, lui estant à Crotelles, près
Poictiers, il lui fut essayé par ung passant son chemin, que jamais il n'avoit
cogneu ne depuis ne le vit, et dit sur la dampnacion de son ame que depuis ne
l'essaia ne ne feist essaier ; et dit, sur ce interrogué, que pareillement est
pour guerison de dens où il y a au commancement : « In nomine Patris et Filii
», ataché aus dits cinq brevetz, et est l'oroison de saincte Apolline.
Interrogué que signifie ce qui est escript en ung brevet de pappier aussi
ataché aus dits cinq brevetz, où il y a escript : « Messire Girault
Cressonnier, de Saint-Andrieu, demourant à l'oustau de monsr de Saint James »;
et en latin : « Resta prosa Prope est claritudinis, que est quarta dominica
Adventus » ; dit que messire Girault s'est ung prebstre demourant à Bourdeaulx,
à qui il avoit vendu ung petit messel, deux ans a ou environ, et, pour ce que
en icellui messel restoit à mectre une prose où il y a « Prope est
claritudinis, que est quarta dominica Adventus », il le mist en mémoire, afin
qu'il n'oubliast de le mectre ou dit messel.
Interrogué sur le douziesme desdits articles, s'il a aucuns mauvaiz esperiz
familliers ou a eu : dit que non ; s'il a fait aucunes invocacions de deables
qui lui aient aprins la science de faire chiffres et carataires : dit que non ;
combien de temps il y a qu'il a usé des dits brevetz, carataires, chiffres et
de toutes les choses dessusdites, ne en quielx lieux ne à quelles personnes :
dit par le serement qu'il a fait, et sur la dampnacion de son ame, que jamais
de toutes et chascunes les choses dessus dites ne de chascune d'iceiles il ne
usa ne ne s'en aida, ne feist fere par autres, fors en la manière et ainsi
qu'il a depposé cy devant. Et est ce qu'il deppose.
Source : Paris, Archives nationales, J 950, n° 13, 14.
Edition : A. Lecoy de la Marche, dans Revue de l'art chrétien, 1892,
p. 396-408.
Biblio : Véronique P. Day, "Portrait of a Provincial Artist: Jehan Gillemer,
Poitevin Illuminator", dans Gesta, Vol. 41/1, 2002, p. 39-49.
Note : le patronyme Guillemer, Gillemer, se rencontre essentiellement en
Bretagne, dans les départements actuels d'Ille-et-Vilaine et des
Côtes-d'Armor.
François Avril (Manuscrits à peinures, p. 159) se demande si Guillemer
ne fait pas qu'un avec le peintre Jean de Laval, documenté
dans les années 1463-1468 ...